L'industrie sonne l'alarme
La division des Concessionnaires de camions canadiens[1] réclame un ajustement réglementaire urgent entre le Canada et les États-Unis.
La division des Concessionnaires de camions canadiens (CCC), qui représente les concessionnaires de camions poids moyen et poids lourd à l'échelle du pays, tire la sonnette d'alarme quant à une éventuelle pénurie de camions neufs si le gouvernement canadien n'agit pas assez rapidement pour maintenir l'harmonisation réglementaire avec les États-Unis.
S'exprimant sur la colline du Parlement en mai, le directeur général de la division des CCC, Kevin Disher, a mis en lumière les inquiétudes croissantes concernant la disponibilité et l'abordabilité futures des véhicules commerciaux au Canada.
« Les constructeurs préparent déjà leur prochaine génération de camions en fonction des nouvelles normes environnementales américaines. Le problème, c'est que le Canada n'a toujours pas tracé de voie réglementaire claire et harmonisée pour nous permettre de continuer à les importer ici », a déclaré M. Disher.
Cette préoccupation met en relief l'étroite interdépendance du marché nord-américain des véhicules commerciaux. Disposant d'une capacité de production locale restreinte pour les camions poids lourd et poids moyen, le Canada s'approvisionne massivement à l'étranger. L'industrie prévient qu'un désalignement réglementaire avec les États-Unis imposerait des coûts et des complexités de conformité accrus aux constructeurs, limitant le choix de modèles offerts au Canada.
« Il s'agit d'un problème très grave, car il touche les véhicules des classes 2 à 8. »
- Kevin Disher, directeur général, CCC
EPA c. ECCC
« En ce qui concerne les émissions, explique M. Disher, les réglementations de 2027 ont été esquissées il y a des années. En décembre 2022, l'EPA (Environmental Protection Agency) des États-Unis a adopté une nouvelle réglementation sur les faibles émissions de NOx, dont la conformité est prévue pour 2027. Essentiellement, ils voulaient réduire les émissions de NOx et de particules de matière, et tous les équipementiers d'origine et fabricants de moteurs devaient s'y conformer d'ici 2027. »
Bien que beaucoup de choses aient changé depuis 2022, notamment le fait que la nouvelle administration américaine ait apporté des modifications aux normes environnementales, M. Disher affirme que les fabricants de moteurs n'ont aucune intention de reculer. Ils vont donc de l'avant avec leurs plans pour se conformer aux normes d'émission qui doivent entrer en vigueur l'année prochaine.
« Ils étaient déjà bien avancés dans la mise en œuvre des réglementations de 2027, et comme l'ECCC (Environnement et Changement climatique Canada) adopte normalement les normes de l'EPA, les moteurs arrivant au Canada sont historiquement conformes aux exigences américaines », explique M. Disher.
C'est là que le problème se corse. Normalement, l'EPA émet un CdC (certificat de conformité) qui autorise l'importation des camions et des moteurs au Canada. « Sauf que sans ce CdC, les camions ne peuvent tout simplement pas traverser la frontière, puisque l'ECCC n'a mis en place aucun protocole pour approuver leur entrée au pays », précise M. Disher.
En d'autres termes, le blocage est purement d'ordre administratif. Les camions et les moteurs respectent les nouvelles normes d'émission plus strictes, ils devraient donc être autorisés à entrer au Canada, mais les documents officiels manquent.
Bien que l'industrie prévienne qu'il y aura des pénuries en 2027, il s'agit d'un problème qui doit être réglé le plus rapidement possible, tout simplement parce que les concessionnaires de camions d'un bout à l'autre du Canada ne peuvent même pas commander de véhicules pour leurs clients en raison de paperasse manquante. Par conséquent, les flottes ne peuvent pas planifier pour 2027 et au-delà, ce qui entraînera assurément des répercussions économiques en cascade.
« Les nouveaux moteurs ne sont pas autorisés au Canada, déplore M. Disher, et nos concessionnaires nous ont dit qu'ils ne pouvaient même pas entrer les spécifications des moteurs dans leurs bases de données pour passer des commandes. »
Des classes 2 à 8
Ce problème administratif touche une vaste gamme de véhicules, avec des conséquences potentielles pour de nombreuses industries. « Il s'agit d'un problème très grave, car il touche les véhicules des classes 2 à 8, ce qui comprend les camions de pompiers, les autobus scolaires et bien plus encore, explique M. Disher. Comme les entreprises de transport ont des cycles de renouvellement rotatifs, cette pénurie interrompra ces cycles, ce qui pourrait nuire à l'économie. »
Pour aider à sensibiliser les gens et à éliminer ce possible goulot d'étranglement, les CCC ont rencontré des représentants du gouvernement fédéral ainsi que des hauts fonctionnaires de l'ECCC.
« Les décideurs politiques canadiens doivent comprendre que sans réglementations claires et sans mesures urgentes, il existe un risque très réel que les entreprises et les flottes canadiennes éprouvent de graves difficultés à obtenir les camions et les équipements sur lesquels elles comptent chaque jour », a ajouté M. Disher. « Dans un marché nord-américain intégré, la certitude réglementaire est essentielle pour maintenir les chaînes d'approvisionnement, l'abordabilité et la stabilité économique. »
Les enjeux sont de taille. Environ 29 000 camions de classe 8 à eux seuls sont vendus chaque année au Canada, générant plus de 8 milliards de dollars d'activité économique. Pour les gestionnaires de flottes, la disponibilité des camions a une incidence directe sur les cycles de renouvellement, la planification de la capacité, les coûts d'exploitation et les niveaux de service. Toute perturbation de l'approvisionnement en équipement pourrait avoir des répercussions sur l'ensemble de l'économie.
L'affaire se complique sous l'effet des tensions commerciales et tarifaires en cours. Selon les CCC, un désalignement réglementaire ne ferait qu'accroître les coûts et l'incertitude en freinant le commerce transfrontalier et la fabrication de véhicules. Les représentants de l'industrie soutiennent que le maintien d'une harmonisation étroite avec les normes américaines est essentiel pour préserver l'efficacité des chaînes d'approvisionnement interconnectées de l'Amérique du Nord.
Des conséquences à plus grande échelle
L'augmentation du coût des équipements finit par toucher bien plus que les exploitants de flottes et les concessionnaires. Comme le transport par camion demeure l'épine dorsale du réseau de transport de marchandises au Canada, l'augmentation des dépenses liées à l'acquisition et à l'exploitation des véhicules peut contribuer à faire grimper le coût des marchandises qui circulent dans la chaîne d'approvisionnement. Près de 2 000 milliards de dollars de marchandises sont transportés par camion au Canada chaque année, soutenant une industrie qui emploie environ 800 000 Canadiens, dont quelque 40 000 travailleurs dans les concessions de camions.
Pour la suite des choses, les CCC encouragent le gouvernement fédéral à collaborer étroitement avec les acteurs de l'industrie afin d'élaborer des réglementations pratiques qui soutiennent l'investissement, préservent l'accès aux véhicules commerciaux et protègent la stabilité de la chaîne d'approvisionnement. L'association a également indiqué que ses membres sont prêts à fournir aux décideurs politiques des données sur le marché et l'expertise de l'industrie au fil des discussions.
La bonne nouvelle, c'est que les choses semblent aller dans la bonne direction, du moins pour le moment. « L'ECCC nous a dit qu'il était conscient du fait qu'il y a un retard administratif à rattraper, affirme M. Disher. Nous leur avons dit qu'ils devaient trouver une solution, qu'elle soit temporaire ou à long terme, afin que nous puissions maintenir le flux d'approvisionnement en camions et en moteurs. Ils ont accepté, et nous travaillons avec eux sur les prochaines étapes. C'est très encourageant. »

